[classiquenews.com] Knut Jacques joue Frédéric Chopin chez Pleyel (2011) 1 cd Paraty

Knut Jacques joue Frédéric Chopin chez Pleyel (2011) 1 cd Paraty

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Label des démarches exigeantes sur instruments d’époque (entre autres), Paraty (dirigé par le chef et claveciniste Bruno Procopio) marque un grand coup avec ce disque choc dont l’attrait spécifique révise totalement notre connaissance du monde sonore de Chopin; en un jeu nuancé et intérieur, le pianiste Knut Jacques restitue ce rapport ténu entre pianiste,clavier,public; jamais la résonance et la couleur n’ont paru plus ciselées; jamais lecture n’a semblé mieux réussir le pari délicat et souvent suicidaire du jeu sur piano historique. Il en sort un Chopin totalement inédit, surprenant, d’une infinie et presque étrange (étrangère) sensibilité; l’expatrié, en transit en France, trouve ici dans un jeu particulièrement évocatoire, une terre vierge et riche, un paradis de sensations et de sentiments préservés, … un eden proustien qui régalera les mélomanes, déjà conquis par Chopin. Disque événement. La Ballade en sol mineur opus 23 porte la richesse et le trouble d’un imaginaire vacillant à la croisée des expériences: Chopin commence la composition de cette pièce maîtresse à Vienne, la termine à Paris (1835); entre temps le Pologne s’est soulevée contre les Russes et l’auteur sait qu’il ne reverra jamais plus sa patrie: histoire d’un déracinement, chant d’une nostalgie ineffable, Knut Jacques réussit à exprimer les vacillements opposés d’une partition admirée par Schumann et Liszt: flux et reflux, eros et thanatos, désir et mort tout à la fois. Les mondes intérieures de Chopin surgissent en un vertige très subtilement maîtrisé.

Le chant d’un Chopin fraternel

Même lecture tout en envoûtements mesurés pour le Nocturne en si bémol mineur (dédié à Marie Pleyel, épouse de Camille): mystère d’une intériorité secrète dont la contradiction essentielle est certainement de s’adresser à l’autre sans jamais sacrifier les moindres replis et joyaux indicibles d’une identité préservée… le balancement se fait même douce hypnose et langueur atemporelle qui est un vrai défi à toute idée de narration, de temporalité, de dramaturgie; nous sommes bercés dans un monde flottant, au coeur d’un climat personnel, au centre de la sensation la plus cachée. Knut Jacques fait surgir de l’instrument une voix d’enfance et d’innocence perdue, ce miracle musical qui se réalise au revers  et à rebours du temps, un instant de grâce qui fait toute la réussite de ce programme enchanté/enchanteur.

Le choix de l’instrument et l’approche toute en pudeur du pianiste ne cessent de convaincre. Saluons l’initiative du label Paraty, toujours soucieux de la sonorité, de l’organologie: les instruments d’époque sont ici l’indice d’une ligne artistique qui recherche le sens caché des oeuvres. Après le Mendelssohn de Cyril Huvé (couronné par une Victoire de la musique classique), ce Chopin par Knut Jacques sur instruments historiques s’impose par la même rigueur musicale, un engagement égal. Au scrupule du son, de la mécanique (si présente dans l’esthétique de ce disque exemplaire), les producteurs ajoutent aussi la couleur du lieu et la recherche de la mise en espace car l’enregistrement a eu lieu dans le salon Pleyel, première salle de concert situé à l’étage des premiers ateliers parisiens, dans l’actuel Hôtel Cromot du Bourg, (9 rue Cadet)… C’est là que le jeune Chopin, protégé de l’incontournable et suffisant Kalkbrenner, rencontre Camille Pleyel en novembre 1831. Très impressionné par le public, et comme « asphyxié par l’haleine de la foule » (il y a évidemment cette hypersensibilité palpable dans le jeu du pianiste), le jeune Chopin joue dans le salon Pleyel de la rue Cadet, le 26 février 1832.

Hypnose musicale

Superbe jaillissement éperdu d’un si prodigieuse franchise dans le Grave – Dopppio movimento, entrée en matière de la Sonate n°2: le Pleyel 1843 restitue le volume, les justes proportions et les couleurs d’origine avec une sensibilité magistrale. Accusant par ses aspérités magiciennes, ce balancement perpétuel du contraint et de la détente, de la tension et du rêve où se dévoile comme jamais un Chopin secret et pluriel. Sommet de la Sonate et coeur palpitant du cd, la marche funèbre saisit par ce glas martelé avec un abandon digital là encore somptueusement évocatoire. L’expression, la nuance, la richesse sont au coeur de l’écriture de Chopin; ses contrastes aussi, que l’approche de Knut Jacques sert avec un feu passionné d’un tact absolu. En quête d’une magie sonore que George Sand a pû évoquer (la note bleue), le pianiste trouve d’aussi justes accents dans le trio central qui par sa pudeur murmurée fait couler les larmes. Quelle magie et quelle ivresse !

Après Cyril Huvé dévoilant Mendelssohn, et Ivan Ilic défenseur d’un Godowsky oublié, ce Chopin par Knut Jacques prolonge le chemin parcouru par le jeune label français: il couronne aussi une ligne artistique d’une exceptionnelle finesse musicale. Ecouter ce Chopin sur deux instruments historiques reste la plus belle expérience discographique jamais vécue. On y retrouve comme une révélation qui s’adresse à l’intimité du coeur, ce Chopin confidentiel et fraternel, l’antithèse du Liszt rayonnant et mondain. Sublime récital.

Chopin: Nocturnes, Sonate n°2, Ballades. Knut Jacques, piano (Pleyel 1843, pianino 1834). Enregistrement réalisé 9 rue Cadet à Paris dans le salon Pleyel historique, en 2011. Voir le reportage vidéo Knut Jacques joue Chopin dans le salon Pleyel de la rue Cadet à Paris. 1 cd Paraty 112110. Durée: 1h04mn. Sortie annoncée: le 10 octobre 2012.

Carter Chris Humphray, le 10 septembre 2012

Article original : ici

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